Samedi 12 juillet 2025
A court d’idées, sans projet, je suis inconsolable.
La promotion du livre (l’identité d’abord) est finie. Je n’ai rien envie d’écrire pour le moment. Je suis déçu par les ventes, je comptais sur ce livre pour ouvrir une nouvelle phase de mon écriture, plus littéraire et un peu moins politique. Je crois que ce virage viendra plus tard que prévu. J’ai dû mal m’y prendre durant la promotion, va savoir. Le marché est saturé et les talents sont nombreux. J’ai choisi une voie difficile. Je suis le roi des chemins pénibles et des routes tortueuses. J’aurais tellement aimé être comme mes amis du même âge, tous au pinacle de leur carrière, mais je ne supporte pas les « open space » ni les réunions. Je ne suis pas fait pour ça. J’ai essayé de le pratiquer durant une longue période, j’ai fait des efforts mais je n’y arrive pas. Mon corps et mon âme me poussent ailleurs, vers la rue, vers les gens, vers l’imagination. Mais, il faut en vivre quand même…
L’été promet d’être dur.
Dimanche 13 juillet 2025
Mon père détestait l’été.
« Saison à la con où des tuiles me tombent sur la tête, à moi et au Maroc en général ! »
Il avait vécu aux premières loges les coups d’état de 1971 et de 1972, tous deux organisés pendant la saison estivale. Il en a retiré une blessure par balle au genou.
J’ai été conçu l’été. Je ne sais pas si mon père a pris en compte cet événement majeur pour émettre sa fatwa.
Enfant, j’ai pris pour moi la superstition de mon père. Je détestais l’été. A vrai dire, je le craignais car il était synonyme d’oisiveté. On ne partait jamais ou presque en vacances, donc je restais à la maison, désœuvré devant la TV. Parfois, toujours même, on m’obligeait à faire des devoirs d’été dans des bouquins spécialement achetés pour l’occasion : quelle horreur !
De temps en temps, on nous envoyait quelqu’un du village en vacances. Une tante ou une cousine. Rarement une personne mais plutôt une mère et sa fille, deux sœurs jumelles etc.
Et chez nous, les visites de famille peuvent durer un mois. Mon père faisait la gueule, ma mère faisait la cuisine et moi j’observais ce ménage avec mes yeux d’enfant, complètement à l’ouest des mentalités de mon pays. Je ne me suis jamais intéressé au Maroc, en tout cas pas à cette époque-là, car je me considérais comme un étranger, de passage. Ma mission était de ramener des bonnes notes et le monde et la vie allaient me récompenser en m’emmenant ailleurs, loin de ces gens, de leurs histoires et de leurs préoccupations. J’étais en famille comme un touriste dans un gîte tenu par des gentils « indigènes » qui excellent dans la cuisine. J’avais mon passeport à portée de main. Enfin, c’est ce que je croyais, car 30 ans après avoir quitté le Maroc je vois qu’il ne m’a jamais quitté. Il me poursuit partout. Il me donne des leçons régulièrement comme un professeur qui inflige des heures sup à un élève médiocre.
Mardi 15 juillet 2025
Été difficile. Je me réfugie dans la lecture.
En cours, simultanément :
Leadership, six études de stratégie mondiale par H.Kissinger. Le chapitre sur De Gaulle est succulent. J’attends avec impatience celui sur Anwar el Sadate, un de mes héros personnels. Pour le moment, je survis au chapitre sur Nixon, assez poussif je trouve.
La civilisation des mœurs de N.Elias. Œuvre majeure. La thèse est assez simple mais elle est terriblement oubliée de nos jours. L’Occident n’est pas le fruit du hasard. Les hommes et les femmes qui l’habitent sont des « produits fabriqués » par une « dénaturation » de la nature humaine, rendue plus fine et plus aimable que ce qu’elle n’est vraiment. A mon avis, à force de s’éloigner de la nature humaine, les Occidentaux sont en train de sortir de l’histoire. Le premier venu leur impose sa loi par la violence et la mauvaise foi.
Secession of the successful par S.Baru, en Anglais. Chronique d’une Inde que tout le monde qualifie d’émergente et de prometteuse mais que ses élites fuient, en masse.
Malevolent Republic par K.S. Komireddi, en Anglais. Sur l’histoire de l’Inde depuis l’indépendance. Un sujet que je ne connais pas du tout. Une très belle introduction à l’histoire du nationalisme indien dont le représentant aujourd’hui est le Premier Ministre Modi. Une analyse glaçante d’une Diversité qui ne marche pas et qui cause le malheur collectif.
Samedi 02 août 2025
Patatra! J’oublie mon carnet de vaccination et je ne peux pas embarquer vers la République Dominicaine. Ma femme veut me trucider. Ce voyage était son idée, son désir, son projet.
Carl Jung disait, peu ou prou, que l’inconscient écrit notre sort à notre place, qu’il devient de fait notre destin. Sur ce voyage précis, mon inconscient ne me dit rien. Pas pour l’instant. En attendant, je dors sur le sofa jusqu’à nouvel ordre.
Lundi 04 août 2025
C’est confirmé, je suis puni, je dors sur le sofa. Toute la semaine.
Mercredi 06 août 2025
La grippe. Je suis au lit. Enfin sur le sofa. Le nez bouché. Aplati.
Dimanche 17 août 2025
The boy from heaven.
On dirait que certains êtres nous sont envoyés par le Ciel pour nous dire quelque chose ou plutôt pour nous faire comprendre quelque chose. D’une manière douce et inspirante. Ils sont des anges vêtus d’habits humains.
J’en ai connu un. Je l’ai apprécié. J’espère que j’ai compris le message ou bien les messages que le Ciel l’a chargé de me transmettre. Je le souhaite de tout cœur.
Mardi 19 août 2025
50° C à Laayoune, au Maroc. Record absolu de température dans cette ville saharienne.
Quelle horreur.
Tout le pays est brûlé vif cet été, on a dépassé les 46 ou 47 à Agadir et à Fez, plusieurs jours de suite. Depuis la pandémie, les étés extrêmes se suivent, comme s’il fallait expier un péché mortel dont personne ne parle mais qui ne passe pas. La sécheresse de l’hiver et la fournaise de l’été font partie d’une punition qui s’abat sur tous les Marocains. Quelle est donc leur faute ? Pourquoi est-elle si grave ? Que doivent-ils faire pour se la faire pardonner ?
J’ai ma petite idée mais je la garde pour moi.
Mercredi 20 août 2025
On se met en couple toujours avec quelqu’un qui peut nous torturer. Quelqu’un qui peut voir nos blessures cachées et mettre le doigt dessus une fois, deux fois, autant de fois que possible pour que nous acceptions d’admettre leur existence. Et avec de la chance et beaucoup d’amour, l’on peut éventuellement guérir et passer à autre chose. La vie doit être belle lorsque l’on a guéri les séquelles de l’enfance et les traumatismes hérités d’autrui, très belle même, je me bats pour ça.
Jeudi 21 août 2025
Le Brésil va très mal. Ça se voit à l’œil nu. Les SDF sont très nombreux, les rues sont sales et les gens n’ont pas le moral. Faire les courses coûte une fortune. Mais, les indicateurs sont au vert, le chômage est bas et l’inflation est maîtrisée.
Quelqu’un ment et ce n’est pas moi.
Vendredi 22 août 2025
Attentat à Cali, Colombie.
Neuf morts, plusieurs blessés, un camion piégé, une base militaire prise pour cible, des civils qui passaient par là comme seules victimes.
Je connais Cali, je connais la base.
J’aime cette ville même si elle n’est pas la meilleure de Colombie. Elle est relativement pauvre et mal équipée. Elle n’est pas aussi belle que Pereira ou Armenia, logées dans une vallée verde plantée de café et de palmiers. Mais, Cali a le charme d’une île posée dans un océan de canne à sucre. Provinciale, elle ne se prend pas au sérieux. Noire, elle a ces femmes superbes que l’on voit en Afrique de l’ouest, avec la peau épaisse mais lisse et luisante. On dirait qu’elle se baigne dans du beurre de karité et de la vanille avant de sortir de chez elles. Cali est aussi latine c’est-à-dire espagnole, d’ascendance blanche quoi qu’on en dise. Les blancs ici ne se mélangent pas tant que ça aux noirs, ils sont mélangés aux indiens. Les cheveux des femmes en portent la trace : belles crinières noires lisses et soyeuses. Mais, noirs et blancs forment un même corps. C’est cela la latinité que je vois en Amérique du Sud : le blanc et le noir émergent du même utérus, ils sont englués dans le même liquide originel qui rend leurs mouvements si harmonieux, leur accent en espagnol si chantant et leur attachement à la tragédie si prégnant.
Ils sont prisonniers d’une malédiction qui les empêche d’apprendre de leurs erreurs. Résultat : l’histoire se répète sans cesse. La violence cède la place au repos et à l’espoir puis tout recommence car personne ne veut payer le prix de la paix : le sérieux, le compromis et l’ennui. En ce moment, la violence recommence. C’est parti pour un tour.
Et j’ai envie d’aller à Cali maintenant. Sentir l’air de la ville tendue et assiégée. Au-delà des collines, la guérilla et les forêts dangereuses. Dans les places et les ruelles, le sang qui coule dans les veines des hommes et des femmes occupés à faire semblant que tout va bien. Retrouver mes amis. Dix ans après. Mes flirts désormais mariées et flanquées d’enfants. Des petits qui ont mon nez peut-être ou ma mélancolie. Je plaisante.
Qu’est devenue Lorena* ? Est-ce qu’elle prend toujours le bus en bas de Miraflores avec sa robe fleurie et son châle beige ?
Qu’est-il arrivé à Karoline* ? Est-ce qu’elle aime toujours les films d’horreur et les glaces au chocolat ?
Que suis-je devenu ? Que suis-je devenu moi, dix ans après, loin de la guerre et de la salsa ? Loin de ma chère Colombie et si proche de mes démons. Si je revenais à Cali, qu’aurais-je à leur annoncer de beau et de bien ?
A huit heures de Cali, par le bus, se trouve un sanctuaire catholique en pleine montagne. Il se nomme Ypiales. La Vierge y est apparue à une indienne muette, Rosa. La petite a retrouvé l’usage de la parole suite à cette rencontre merveilleuse. On y a construit une cathédrale à flanc de colline, sur pilotis. Une merveille gothique. Froide comme les Andes à cette altitude.
Je me suis rendu à Ypiales, je n’ai rien senti. Les Indiens de la montagne sont tristes, c’est tout. C’est tout ce que j’ai capté, puis je suis parti.
Je suis désormais comme Rosa, dans l’attente d’une apparition. J’ai trop regardé à l’intérieur, je veux revoir le Ciel.
(* j’ai changé les prénoms)
Mardi 26 août 2025
Un juge brésilien vient de relâcher un trafiquant de drogue que la police a arraisonné quelques jours plus tôt avec 200 kg de cocaïne. Selon le magistrat, il s’agirait d’une « petite » quantité de stupéfiants, pas de quoi justifier une incarcération.
Si rien n’est fait d’ici cinq ou dix ans, le Brésil sera bel et bien un narco-état.
Qu’est-ce qu’un narco-état ? C’est soit un Etat-voyou qui pratique lui-même des activités (trafic de drogue, contrebande etc.) ou bien un État influencé par des groupes criminels qui lui disent quoi faire. Le Brésil tombe dans cette deuxième catégorie dans la mesure où les mafias contrôlent des élus et des serviteurs de l’Etat. Le contrôle peut prendre plusieurs formes à commencer par l’intimidation, la corruption ou une certaine forme de partenariat servant les intérêts des deux parties. Il peut s’agir par exemple d’un accord de non-agression où la mafia s’engage à ne pas perturber tel ou tel secteur d’activités ou secteur géographique en contrepartie d’un avantage quelconque. Le contrôle peut aller aussi loin que le financement direct des campagnes électorales ou le financement des études des futurs juristes et hauts fonctionnaires par la mafia.
Le Brésil manifeste tous ses symptômes déjà. Le PCC, principale mafia de São Paulo, finance les études de futurs avocats, juges, procureurs et policiers. Et je ne serai pas étonné qu’il forme aussi des inspecteurs des impôts. Il a déjà ses artistes et ses influenceurs. Et bien sûr ses entrepreneurs qui lavent son argent et lui permettent de diversifier ses activités au-delà des domaines illicites. Quand tu prends le bus à São Paulo, tu finances, que tu le veuilles ou non, le PCC, réputé détenir plusieurs sociétés du secteur. En réalité, à côté de l’État narco se dresse toujours une société narco, car il est impossible qu’un État pourrisse dans son coin sans infecter la société. Autrement, elle ne l’accepterait plus comme une autorité légitime et s’organiserait, tôt ou tard, pour lui résister. Une société honnête et un État narco ne peuvent cohabiter à moins que ce dernier se transforme en une dictature cruelle qui impose aux gens le gouvernement des bandits. Il est plus facile de convaincre les gens de tolérer un État pourri, de lui payer des impôts et de participer à ses rites (élections etc.). Rien de mieux pour cela que de corrompre l’âme de la société pour en faire un « délinquant collectif ».
Le Brésil, ici aussi, coche toutes les cases : il est de plus en plus une narco-société dotée d’une narco-culture. La société s’est laissée tenter par le désordre comme un moyen de survivre et de réussir. L’informalité est une norme à plusieurs endroits, le non-respect des règlements aussi (à commencer par l’urbanisme) et la figure du trafiquant rejoint celle de l’entrepreneur. Il est celui qui prend des risques. Il est l’homme alpha dans une société où la masculinité s’est tellement brouillée qu’elle rejoint les rivages abjects de l’ultra-violence. Comme il est moche, par son caractère et son essence, il diffuse la laideur dans la musique qu’il écoute. La musique brésilienne s’est effondrée sur le rap et les rythmes dits urbains, tous infectés par la mentalité narco. L’architecture, la mode, les manières, les relations entre les hommes et les femmes, tout ce qui fonde le paysage d’une civilisation s’enfoncent dans la laideur. La femme là-dedans est dégradée. Elle est la maîtresse maintenue sous perfusion constante de silicone et d’UV. Elle est la femme cruelle et implacable qui donne les ordres à la place de son mari en détention. Elle n’est jamais la mère aimante ni l’allégorie de la vie.
On a beau s’en tenir éloigné, l’on n’y échappe que très rarement. Les mauvaises odeurs vont loin contrairement aux parfums délicats. L’argent est tombé entre de mauvaises mains et la majorité s’impressionne pour peu et s’aligne sur les habitudes des nouveaux vainqueurs.
On a encore un peu de temps pour réagir. Un peu, pas tant que ça.
Selon la presse brésilienne, 26% de la population vit déjà sous le contrôle des mafias. Soit 50 millions de citoyens.
Peut-on d’ailleurs nommer « citoyen » quelqu’un qui vit sous le joug d’un trafiquant de drogue ?
Mercredi 27 août 2025
Un dérangé a tué deux enfants dans une église à Minneapolis aux Etats-Unis.
En regardant Fox News, je tombe sur une interview dégoutante du maire de la ville. Il est le pire de ce que l’Amérique peut produire : un acteur de cinéma, propre sur lui, capable de réciter n’importe quel dialogue, du moment qu’il est à l’affiche.
Il était déjà en place lors de la mort de George Floyd et il s’est très mal comporté. Il a commencé par prendre la pause face caméra pour pleurer ce « membre de la communauté » que la police a injustement assassiné. On saura plus tard que le défunt était drogué à la fentanyl et à d’autres drogues simultanément et qu’il était cardiaque. Le rapport d’autopsie préliminaire a pointé ces causes-là comme causes probables de sa mort mais il a été réécrit in extremis pour convenir au récit de la bavure policière interraciale. Ce faisant, la ville a été brûlée au nom de la colère des habitants noirs et les blancs privilégiés ont pu s’autoflageller à l’envi. En réalité, ils ne se sont faits aucun mal, ils ont surtout insulté les « petits blancs » qui eux sont inconscients de leur racisme structurel. Ils ont aussi contribué à enfermer les noirs dans un récit victimaire qui ne va nulle part et qui ne les libère surtout pas de l’effet néfaste des gangs, véritables plaies ouvertes de l’Amérique Noire.
Devant l’émeute, le maire a choisi de fermer le commissariat du quartier où George Floyd a été arraisonné par la police. Les flics ont été escortés par des collègues venus d’ailleurs et le commissariat a tout de suite été mis à sac par la foule. Sous les yeux du maire. Il a certainement trouvé cela normal : il fallait bien réparer l’injustice raciale. Quelques semaines plus tard, les policiers ayant été au contact de G.Floyd ont été traduits devant la justice. Ils ont été crucifiés alors qu’ils n’ont fait qu’appliquer la procédure instituée par le service de police aux ordres de la mairie. Mettre le genou sur le cou d’un suspect turbulent fait partie de la procédure standard dite de maximum constraint. Cela peut choquer, mais c’est vrai. On est aux Etats-Unis, donc dans un pays violent où de telles choses peuvent survenir. Le maire, au lieu de confirmer que ses troupes n’ont fait qu’obéir à « ses » règles de travail, a laissé le patron de la police mentir à la barre et dire qu’il n’a jamais entendu parler d’une telle procédure.
Ce soir donc, quand je vois la tête de cet opportuniste qui fait un discours ému sur les victimes innocentes du tireur fou, j’ai une crise d’allergie. En quelques minutes, il a enfilé les éléments de langage avec assurance et emphase. On aurait dit qu’il participait à un casting pour une pièce de théâtre à Broadway. Une pièce indécente à la limite de la pornographie.
Retrouvez ici les états d’âme du mois de juin :
https://www.drissghali.com/fr/2025/07/02/journal-du-mois-de-juin-2025/
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