La pire des choses à faire quand on a de l’ambition est de se mentir à soi-même.
C’est un crime contre sa propre volonté car on peut manquer de chance ou de moyens, mais jamais de lucidité par rapport à qui on est et ce que l’on est venu dire au monde. Le Maroc se ment à lui-même, depuis longtemps. Le phénomène s’amplifie à mesure que le nombre de ceux qui ont intérêt à ce que le mensonge perdure va croissant. Des fortunes les plus imposantes aux carrières les plus minables, des millions de destins individuels collaborent à la réalisation d’un scénario commun, écrit à l’avance par des forces qui ne disent pas leurs noms tellement elles vont de soi. Je m’en suis rendu compte quand mon père est brutalement décédé en 2016. Emporté par un infarctus sur la voie publique au cœur de la capitale, mon père « m’a donné » une leçon sur le Maroc réel, celui qui se dissimule derrière les façades aux vitres teintées. Ce Maroc éternel n’a pas pris une ride et résiste à la modernité, devenue, à son contact, un vulgaire vernis, fragile et délavé.   Il suffit d’un événement, comme la mort d’un être cher, pour se rendre compte que l’on participe d’une grande comédie et que l’on évolue dans un décor en carton-pâte. Ainsi, j’ai découvert qu’il faut réunir douze hommes (des mâles) pour espérer prouver à l’Etat que l’on est bien le fils de son père. Oui, douze hommes ou bien vingt quatre femmes, peu importe leur casier judiciaire ou leur moralité ! Chaque matin durant quarante jours, j’ai mis les pieds dans un cimetière infesté par les scorpions, les déchets en plastique et des entrepreneurs de la mort dont le seul Dieu est le billet bleu de 200 DH. Eux, pour le coup, font des miracles pour peu que l’on mette la main à la poche. Ils ne ressuscitent par les morts certes mais peuvent leur construire des tombes extravagantes et aux endroits les plus improbables. J’ai vu des gens faire poser des plaques en marbre au beau milieu d’un passage piéton et à un jet de pierre de WC bouchés dont les portes ont été arrachées. J’ai tellement souffert que j’ai écrit un livre, bien entendu, interdit de circulation dans mon pays : Mon père, le Maroc et moi. Je devrais tirer une certaine fierté du fait que mon premier livre a été tout de suite censuré… Mais, mon cas n’est pas important, je ne suis qu’un grain de sable de plus dans une dune qui ne cesse d’avancer vers le précipice. Alors quand j’entends parler d’un « nouveau modèle de développement », je ne peux m’empêcher de penser à ce fonctionnaire qui me demanda de signer en lieu et place de ma mère, à ce gardien de voiture qui fait le  chaud et le froid (illégalement) devant le siège de la préfecture, à ce médecin légiste qui quitte le service au milieu de la matinée, à ces paysans de Bhalil (mon village) qui passent leur temps à se chamailler au tribunal au lieu de cultiver leurs terres.  Et je me demande si les élites savent encore quelque chose du Maroc, si elles font semblant de ne rien comprendre ou si elles sont réellement à côté de la plaque. Ce n’est pas de développement dont il faudrait parler mais de civilisation. Il faut revenir au réel pour espérer avoir une chance de le changer. Or, le réel résiste de toutes ses forces au développement car il n’a aucun intérêt à réconcilier le Maroc, en tant que civilisation, avec le Sérieux. Trop de monde tient au statu quo et les pires ennemis du progrès sont en bas de la pyramide, tout en bas car ils adhèrent à des valeurs qui excluent la justice et la bienveillance. Allez aux urgences de n’importe quel hôpital public ou privé et rendez-vous compte de vous-mêmes du bal des passe-droits. Je discutais récemment avec un directeur d’un centre des impôts (province) qui m’expliquait que les contribuables insistaient à payer ne serait-ce que 50 ou 100 DH au préposé juste pour dire merci.  Les gens payent pour payer. Ils savent ce qu’ils font néanmoins car ils déclarent par ce geste que la démocratie est une vue de l’esprit, ils adhèrent pleinement à un système où les individus sont enserrés dans des faveurs croisées et infinies : tu dois m’aider car je t’ai payé un café, tu dois mettre mon dossier au-dessus de la pile car j’ai épousé ta cousine, etc. Le droit et la règle sont accessoires, ils ont une fonction à la limite du décoratif et sont posés au-dessus d’un socle de relations et de compromissions, inchangé depuis mille ans. Avant de parler de développement, il faudrait changer de civilisation. Mettre à jour les mentalités. Mettre à niveau les compétences. Mettre au pas les instincts de désordre et d’autodestruction. Mettre en musique les talents et les bonnes volontés. Il s’agit d’un chantier hautement périlleux car il s’attaque de front aux fondements de l’édifice. Au moindre faux pas, la construction entière peut s’effondrer. Le risque en vaut la peine toutefois car le développement est le fruit de la transformation. Or, on ne transforme pas les fruits d’un arbre sans avoir agir en profondeur sur les racines : le Maroc a besoin d’une greffe ! Une intervention en son cœur pour lui inoculer les semences qui demain rendront désirables et naturels ce qui est aujourd’hui impossible. En attendant, on s’achemine vers le hors-sujet. Posez la question du développement aux militants des droits de l’homme et ils vous répondront : « donnez-nous plus de libertés », comme si dire à quelqu’un qu’il a le droit de faire ceci ou cela suffisait à en faire un citoyen utile à la société. Posez la question aux politiciens, ils vous demanderont : « créez de nouvelles régions et ajoutez à l’infini les assemblées », comme si inaugurer des bâtiments administratifs suffisait à créer de la valeur dans un pays.  Posez la question aux universitaires et ils vous tendront un papier détaillant la liste des conseils consultatifs où ils doivent siéger afin « d’édifier une démocratie participative qui prend les décisions d’une manière collégiale et multidimensionnelle ». Posez la question aux consultants internationaux, ils vous enverront un devis : de 2000 à 5000 USD le jour/homme sinon plus, vous faisant regretter d’avoir refusé l’aide des universitaires nationaux.  Posez la question aux islamistes, ils vous remettront une liste d’interdits vestimentaires et d’ablutions impératives comme si surveiller les corps dispensait de laver les esprits. C’est bien d’hygiène dont il s’agit. D’hygiène des âmes pour les débarrasser des deux grandes saletés que sont la corruption et l’incompétence. Tel est le seul programme susceptible de débloquer les entraves au développement.  Cela s’appelle une révolution civilisationnelle, elle est de nature morale, mentale et cognitive. De son succès découlera, comme l’eau d’une source, la réponse à l’angoisse présente. D’un seul coup, le bon sens retrouvera ses droits pour dicter les réponses aux questions cruciales qui n’ont jamais été abordées de front :  comment créer de la valeur dans une société qui jongle constamment entre plusieurs langues et qui n’en maîtrise aucune (ni l’Arabe classique, ni le Français ni encore moins les langues berbères) ? Comment concilier trente jours de jeûne strict et l’impératif de productivité ? Pour répondre à ces questions et à tant d’autres, il faut être au clair avec soi-même. « Come clean » comme disent les Américains en se débarrassant des toiles d’araignées posées soigneusement par tous ceux qui ne veulent pas que la lumière du jour soit visible à l’œil nu. Cesser de mentir à soi-même et aux autres, tel est le premier pas. Et nous savons tous que le premier pas est souvent le plus difficile à accomplir.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *